| Ecrit par Seth Gecko, 13-05-2008 08:38 |
Les Soprano - EpilogueD'emblée, gros avertissement: les lignes qui suivent vont contenir des spoilers gigasize donc beware (désolé, mais dans le cadre du programme de réinsertion des bouzes dans le milieu de l'intelligentsia underground, je suis contraint de m'envoyer pas mal de films du grand et unique JCVD donc sorry for my franglish). Fin avril a vu débarquer en coffret dvd ce que nous attendions tous et ce que nous redoutions tous à la fois: la saison 6, seconde partie, de nos amis mafieux, j'ai nommé les Soprano. Des amis que les plus fidèles suivent depuis près de dix ans. Dix ans de thérapie, de vendettas, de cynisme, d'ironie sur l'american way of life, de dérision de l'Amérique républicaine, dix ans sur les minorités, sur l'Amérique clandestine et véreuse, sur les traditions et les rites, sur les italo-américains, sur la guerre du Golfe, sur le racisme, sur la M... Dix ans que Tony va voir le Dr Melfi, que Paulie bronze, assis devant la boucherie, dix ans que Silvio s'occupe de ses filles dénudées, que Bobby collectionne les trains en modèle réduit, que Carmela fait la bouffe. Le grand pouvoir des séries réussis, des séries cultes, et j'entends par culte tout ce qui est passé, en gros, sur HBO et toutes les séries seventies (de Star Trek au Prisonnier mais ça, le lecteur fidèle d'Eclipshead le sait déja...), c'est de créer, la fin venue, un sentiment amer en bouche, à la limite du deuil. Parce que les Fisher ou les Soprano se sont invités chez moi pendant de longues années. Ils font partis des meubles. Les voir partir pour de bon est très douloureux, on devient addict devant ces séries si bien écrites, si riches en références, si virtuoses en somme. Les Soprano sont un monument de pop culture américaine, un condensé de Scorsese chez le Lynch de Twin Peaks. Dans les 9 derniers épisodes de la saga, on atteint un paroxysme émotionnel jamais égalé en télévision. La fin des Fisher, je parle de Six Feet Under, était magnifique, mais n'était qu'un good bye musicale de quelques minutes, suivant le décès de chacun des membres de la famille (à mes yeux, la vrai fin intense, c'est la mort de Nate d'ailleurs, mais là n'est pas le sujet...). Dans ces 9 derniers épisodes, plusieurs clés de voûte cèdent: Johnny Sack est foudroyé par un cancer, Christopher est "executé" par Tony et Bobby, Silvio et Phil Leotardo tombent à leur tour. On ne pouvait conclure la saga que dans un bain de sang, comme pour mieux sanctifier des êtres au destin tragique, des héros des temps modernes, à la moralité douteuse mais qui ont encore, tout de même, le mérite d'obéir à des valeurs ancestrales et qui se raccrochent, désespérément et tristement, à ces mêmes valeurs. La morale mafieuse est à double facette: on coupe les membres gangrénés mais on prend soin de la veuve et de l'orphelin. Hypocrisie sans nom d'un monde sous-terrain obscure. David Chase a du longtemps se demander comment faire tirer sa révérence à Tony après plus de 80 épisodes. Dans le genre, plusieurs possibilités s'offraient à lui. Tout d'abord, il avait la fin "scorsesienne", à savoir les têtes tombent, Tony est balancé par quelqu'un qui se met à table avec le FBI. Dans les Affranchis comme dans Casino, la loi l'emporte. Chase se contente de laisser Tony en péril, avec un procès à l'horizon puisque Carlo, l'un des siens, a donné des informations au FBI. L'avocat de Tony est optimiste et l'a déjà sauvé, au fil des saisons, de bien des impasses. "Les procès sont faits pour être gagnés..." lui affirme-t'il à la fin de Made in America, requiem de la saga. Chase avait la possibilité de tuer son héros, comme dans la référence ultime, Le Parrain. C'était le meilleur moyen de mettre un terme au clan Soprano, dès lors privé de l'ensemble de ses têtes pensantes. On a longtemps évoqué sur le web la possibilité de voir Meadow ou Anthony Jr prendre part aux affaires afin de les préparer à la succession. Chase a opté pour faire d'AJ, un manqué un peu lâche, sorte d'antithèse de son père et de Meadow, une fille soucieuse des intérêts des italo-américains, mais par des voies légales, cette dernière optant pour une carrière d'avocate. En fait, la fin des Soprano, la dernière scène, est un moment d'anthologie du petit écran qu'il convient de détailler avec précision et dévotion. Un bijou, je vous dis. Chase opte pour ce qui irrite et excite la plupart des fans: une fin ouverte, riche, référencée, abrupte, sujet à débats et débats et débats. Sujet à hypothèses, thèses, synthèses, sujet à controverse. Le ticket parfait pour la gloire et le culte pendant encore de longues décennies. Et pourtant, il ne s'agit que d'une banale scène dans un restaurant anodin. Oui, mais voilà. On joue avec le hors-champ, avec les regards, les non-dits et les évocations. On tarabistouille le spectateur. Il plane une multitude de doutes sur cette fin. Cette fin qui n'en est pas vraiment une, donc. Parce que les Soprano, le show d'HBO, prend fin, mais les Soprano poursuivent leurs vies backstage, devenus désormais bien plus que des personnages de fiction. On avait connu Tony morose et déprimé à cause de canards dans une piscine. On le retrouve quelques années plus tard, dans un restaurant. Il est un peu usé le Tony: il a tué de ses propres mains son neveu, il vient de perdre son beau-frère et son bras droit, un procès lui pend au nez. Oui, mais voilà, il attend sa femme et ses enfants dans un resto. Côté famille, Tony a toujours porté une sorte de masque alors il affiche le masque de la sympathie. Carmela le rejoint. Puis arrive AJ. Il est suivi de près par un homme qui scrute de façon maladroite la table des Soprano. Meadow est en retard. Elle se reprend à trois fois pour garer sa voiture devant le resto. Des gangstas blacks font leur entrée. On mange des oignons farcis. Le type louche va aux toilettes. Echange anodin entre les Soprano. La musique off scande un "don't stop...". Cut en noir. 11 secondes s'écoulent. Fin du show, générique. Hé là, les réactions: génial! ou qu'est-ce que c'est que cette merde?! Chase a opté pour l'énigmatique et le référencé. Qui est l'homme qui arrive avec AJ? Un tueur? Pas assez discret. Pourquoi aller dans les toilettes au lieu d'aller droit sur Tony pour l'abattre? Pour aller chercher une arme comme Michael dans le Parrain? Absurde. Dans le Parrain, Michael fait poser son arme par avance pour arriver désarmé à une réunion. Les mecs que l'on repère comme le nez au milieu du visage sont, dans les Soprano, en général des gens du FBI. L'arrivée des blacks évoquent aussi une possible fin tragique de Tony puisque Junior avait engagé des blacks pour le descendre dans les premières saisons. Une fin qui laisse libre court à toutes les possibilités, toutes les éventualités. Je vous épargne bien entendu les études numér(il)logiques, franc-maçonnes et autres. Certaines tournent autour du chiffre 3 (il s'agirait de la troisième tentative d'assassinat de Tony dont on ne verrait que la mise en place et dont on nous cache pudiquement la mort... idée intéressante mais on parle aussi des trois créneaux de Meadow, des trois beignets d'oignons, évocateurs du dernier repas et comparés à des hosties...). 11 secondes post-mortem à la saison et bien sûr, certains évoquent le 11/09. Il est vrai qu'il y a toujours eu, dans les discussions, des références aux attentats et que Tony collabore avec le FBI dans la dernière saison pour livrer aux autorités des arabes qui fréquentaient jadis le Bada Bing. Bon, tout ça pour dire que la fin des Soprano fait travailler les méninges comme peu de séries ont réussi à le faire. Bien du plaisir à vous.
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