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Shiri / Frères de Sang
Ecrit par Shinji, 07-11-2007 12:29


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Shiri / Frères de Sang
de Kang Je-gyu

Personne ne s'attendait en 1999 à une spectaculaire incursion de la part de la Corée du Sud dans le domaine du film d'action, qui annonçait du même coup le départ d'une course aux sommets du cinéma coréen. S'il n'est pas foncièrement original, nourri d'influences aussi bien hollywoodiennes qu'hongkongaises, Shiri n'en est pas pour autant une pâle copie, et il faut bien garder en tête que les genres en vogue dans son pays étaient alors des drames ou des comédies de mœurs. Après l'immense succès du film, son réalisateur Kang Je-gyu a vu ses ambitions à la hausse en s'attaquant à un projet gigantesque sur la guerre de Corée (1950-1953), Frères de Sang, le budget le plus important alloué jusque-là à un film coréen, associant à nouveau action et mélodrame mais à un stade ultime, poussant à son paroxysme le même rapport entre les sœurs ennemies que forment la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Shiri commence par un entraînement extrême dans les forces spéciales de la Corée du Nord, où est formée une tueuse accomplie qui met vite à profit ce qu'elle y a appris aux dépens d'un nombre important de personnalités sud-coréennes. Deux membres de l'O.P. (les services secrets de la Corée du Sud) enquêtent alors péniblement pour tenter de retrouver sa trace. Ils découvrent ainsi la mise en place d'une opération terroriste destinée à faire échouer les négociations de paix entre les deux pays. Dans ce contexte de crise, un explosif très puissant est dérobé...

Dans ce blockbuster qui passera facilement chez nous pour un petit film d'action de plus aux premiers abords, les références s'enchaînent presque autant que les balles, que ce soit du côté de chez John Woo - de par l’intensité et la violence des gunfights qui ne sont parfois pas très loin de la surenchère de A toute Epreuve (1992) - ou Nikita (Luc Besson, 1990) et Heat (Michael Mann, 1995). Mais ce qui est important, c'est que le réalisateur ne laisse jamais l'action qu'il maîtrise, étouffer la psychologie des personnages, tous crédibles. Du côté du scénario, même si pas une fois un sud-coréen ne critique le régime du nord, les terroristes se battent néanmoins contre la corruption du régime mais également pour l’unification, et c'est le gouvernement du sud qui a mis au point l'arme qui le menace, alors qu'il semble organiser la réconciliation. Kang Je-gyu écarte de ce fait tout manichéisme à l'américaine : les "méchants" du film ont une certaine humanité, notamment lors d'une scène où Park, leur leader, décrit les conditions de vie misérables de son peuple. Si le scénario apparaît d’abord d’un grand classicisme, le film évolue donc lentement pour offrir une fin nettement plus intéressante et réussie que les films du même genre.

Frères de Sang s'inscrit lui comme l'une de ces fresques où des personnages ordinaires croisent des épisodes forts de l'Histoire. Deux frères y sont enrôlés de force en juin 1950, comme tous les hommes du pays en âge de combattre, pour être emportés dans l'horreur de la guerre. L'aîné, qui s'est retrouvé chef de famille à la mort de son père et qui cire les chaussures pour permettre à son jeune frère d'étudier, n'aura dès lors de cesse de protéger ce dernier à tout prix...

Ces frères soldats ont surtout ici comme fonction principale d'agir à nouveau comme métaphore flagrante de la relation passionnée entre les deux pays (ou plutôt ce pays divisé en deux), dans un mélange schizophrénique d'amour et de haine (encore accentué avec le changement de camp de certains personnages). Cela pourrait expliquer la vision exacerbée des horreurs de la guerre que montrent le réalisateur : plus qu'une surenchère post-Saving Private Ryan (Steven Spielberg, 1998), il s'agit certainement avant tout d'exprimer cette folie fratricide. Dans la fureur des combats, les hommes ne sont plus que des bêtes prêts absolument à tout pour survivre, jusqu'au corps à corps où ils utilisent absolument tout ce qui leur tombe sous la main pour tuer leurs adversaires. Et du point de vue de la représentation de cette violence, au moins on ne peut pas reprocher à Kang Je-gyu de l'embellir, car rien n'est épargné au spectateur qui aura du mal à apprécier un tel déballage d'atrocités jusque dans le moindre détail sordide. Pas de parti pris non plus : les deux camps en prennent pour leur grade avec les massacres de civils, les mauvais traitements de prisonniers, les exécutions sommaires... La guerre est condamnée en bloc, et les soldats ne combattent pas pour des idéaux, mais tout simplement pour se protéger eux et les leurs, voire pour les venger. Ce sont en effet pour la plupart des soldats moyens emmenés de force sur le champ de bataille, auxquels les enjeux géopolitiques échappent et qui se préoccupent plus du manque de moyens mis à leur disposition. Si l'aîné devient un héros de guerre, c'est pour sa part uniquement dans le but de renvoyer son frère auprès du reste de leur famille. Même s'il cède un temps aux sirènes de la gloire, il sera finalement englouti dans une spirale de violence qui le transformera en bête de guerre aliénée, en barbare avide de vengeance.

Que ce soit à travers le couple central dans Shiri ou les deux frères dans Frères de Sang, Kang Je-gyu offre au final au travers de ces films deux visions aussi différentes - que ce soit dans leur genre ou leur contexte - que touchantes du déchirement de la Corée, dépassée par des enjeux qui nient ses sentiments.




Tags : Kang Je-gyu
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