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L'homme au complet noir
Écrit par yln - 27-10-2008
L'homme au complet noir

L'histoire d'Anatole Bullot, deuxième partie.

La sonnette retentit dans l'appartement d'Anatole qui sursaute bruyamment. Devant la porte d'entrée, deux hommes aussi passe-partout par leurs visages que par leurs vêtements. Ils lui demande de venir avec eux, ils sont là de la part de son patron. Pour Bullot, après l'épisode du fameux Ernestin Sotilé, cela commence à faire beaucoup. Mais comme il l'a toujours fait au cours de sa vie, il obéit. Le voilà dans l'ascenseur puis dans une berline aux vitres fumées. A peine la voiture a t'-elle démarrée que l'un des deux passe-partout se jette sur lui et lui enfonce une seringue dans l'avant bras. Anatole Bullot n'a que le temps de pousser un petit cri effrayé avant de sombrer.

Quand il se réveille, il est dans une salle aux murs capitonnés, assis sur une chaise métallique, une table devant lui. Il se sent touffu et se demande s'il ne rêve pas, tout ceci est trop extraordinaire pour être vrai. Un homme portant un complet noir, à l'allure sévère, au visage gris et parcheminé entre. Il porte sous son bras un épais dossier et s'assoit face à Bullot. Ce dernier se lance alors dans un concert de récriminations, se plaignant de tout et de rien jusqu'au vol de son dvd de Cendrillon et les sept nains. L'homme au visage de parchemin le fixe froidement avant d'ouvrir lentement son dossier. Et quand il se met à parler, c'est d'une voix semblant venir d'outre-tombe; si le croque-mitaine à une voix, se dit-Bullot, c'est celle-là.
- Monsieur Anatole Bullot, je sais tout de vous et de votre petite vie bien pâle. Je sais tout ce que je dois savoir, et même tout ce que je ne devrais pas savoir, Monsieur Bullot.
Bullot se recroqueville face au ton mordant et glacial, mais déjà, le sang lui monte aux joues et il hurle qu'il veut voir un avocat. Ils font toujours ça à la télé, alors il le fait aussi.
- Mais, Monsieur Bullot, pour avoir droit à un avocat, il faut avoir été arrêté. Ou être interrogé par la police. Ce n'est pas le cas, officiellement vous avez disparu, point final.
- Ah... Mais... heu... Les gens vont s'inquiéter.
- Je sais Monsieur Bullot, c'est d'ailleurs déjà le cas. Mais personne ne sait où vous êtes, ils vont donc s'inquiéter sans que cela ne change quoi que ce soit pour vous.
Et le dialogue se poursuit ainsi de manière fantastique pendant quelques minutes. Monsieur Bullot a l'impression d'être Neo dans Matrix face à l'agent Smith. Il voit résumer sous ses yeux et d'un ton condescendant chaque partie de sa vie avec moult détails et il en est transi de honte. Arrive le volet professionnel, immaculé en apparence, mais seulement en apparence comme le rappelle l'homme au visage parcheminé. Bullot avale sa salive et demande pour qui l'autre travaille. Celui-ci, étonné, lève un sourcil avant de répondre:
- Mais pour la DGSJ, la Direction Générale de la Sécurité des Jouets.
Bullot frissonne, ainsi ce sont eux, les fameux membres de l'agence secrète française dont l'existence n'a jamais été confirmée.
- Vous avez vendu le résultat de travaux en recherche et développement de votre entreprise, Monsieur Bullot, laquelle je vous le rappelle, est la numéro trois mondiale dans ce domaine. Pour un tel crime, la prison à vie et au secret peut-être requise. Mais vous n'êtes qu'un faible maillon de la chaîne, donner moi ceux pour qui vous avez trahi votre pays et les jouets, Bullot, et vous sortirez d'ici en un seul morceau.
Bullot avale longuement sa salive, ses épaules tressautent comme si elles étaient sur ressort. Et il se met à parler. Il raconte les pressions, le chantage, la menace pesant sur sa collection de peluches de Babar, son refus au départ puis son abandon entre les mains de son tortionnaire. Il se met à pleurer tout en parlant. L'homme en noir note tout et quand c'est fini, vient faire un câlin à Bullot en lui tapotant dans le dos. Anatole se sent déjà mieux.

Derrière une vitre sans teint, « Ernestin » et son Directeur regardent la scène. Enfin, ils devinent plus qu'ils ne voient, la faute à la fumée des cigarettes de Sotilé qui a créé un brouillard a découpé au couteau.
- Bien joué officier, vous avez débusqué le traitre chez Merlin Jouets. Grâce à vous, la France et le monde des jouets s'en sortent encore une fois indemnes!
Le pachyderme endormi sourit légèrement, ce genre de phrase ne lui fait plus d'effet depuis la puberté. Déjà son directeur reprend:
- Et lobotomisez moi ce crétin de Bullot avant de le relâcher d'ici une bonne semaine. On a dit qu'il allait partir en un morceau, nous n'avons jamais précisé qu'il serait encore sain d'esprit. Hahahaha!
Et le directeur rit de bon cœur de sa blague. Ernestin jette un regard dénué d'expression vers son chef avant de parler:
- Et pour le chef du réseau, le maître-chanteur du hibou binoclard, on prépare une opération homo?
- Évidemment, je veux le savoir mort dans moins de deux jours, et agissez avec discrétion nom de dieu, pas comme la dernière fois officier!
Ernestin sourit béatement à cette pensée, la dernière opération homo s'était terminée par une noyade forcée dans une piscine pour enfant en exposition dans un hypermarché. L'affaire fut étouffée au dernier instant, mais le scandale n'avait pas été loin: Noyé un homme devant une foule de bambin et leurs parents, non décidément, cela n'était pas une chose que le Ministère avait apprécié.
 
L'article du Courrier Parisien
Écrit par yln - 27-10-2008
L'article du Courrier Parisien

L'histoire d'Anatole Bullot, troisième et dernière partie.

L'industrie du jouet de nouveau frappée par un drame.

Cette année restera gravée dans les mémoires de l'industrie du jouet français et elle s'en serait bien passée. Pour la quatrième fois depuis janvier, un cadre supérieur d'une entreprise du jouet a été retrouvé errant dans un état de folie avancée. Anatole Bullot, responsable de la recherche et développement de Merlin Jouets, qui avait disparu il y a une semaine, a été retrouvé hier matin. Mais dans quel état! Sommairement vêtu, il se cachait sous un pont de la Seine. Il était, selon nos sources, en état de paranoïa aigu et l'intervention de huit policiers a été nécessaire pour l'amener au poste. Il n'y a passé que quelques heures avant d'être, sous ordre du juge d'instruction, envoyé à Sainte Anne, le fameux hôpital psychiatrique parisien. Selon nos indications, il semblerait qu'il est été interné pour « des délires hallucinatoires, des crises de paniques et de profonds troubles du comportement ». Une source proche de l'enquête nous a confié que durant son court séjour à la Brigade Criminelle, il a tenu des propos incohérents. Il aurait ainsi déclaré avoir parlé avec un éléphant fumeur, avoir été piqué par des passe-partout et interrogé par l'agent Smith (NDLR: personnage de fiction présent dans la trilogie des Matrix). Personne ne sait encore si Anatole Bullot pourra un jour retrouver une vie normale, et si oui, quand.

Le premier accident de ce type eût lieu il y a maintenant sept mois et avait concerné René Bourrichon, concepteur de jouets chez PetitsJouets. Deux mois plus tard, c'était Huguette Poussier qui était retrouvée dans un état de délabrement mental avancé et marchant nue à rase campagne. Elle était alors la directrice des achats de Dumoulux Enfants. Enfin, un mois avant Monsieur Bullot, c'était Marc-Henry de Soubette que l'on retrouvait en pleurs chez lui déclarant se cacher de « l'ogre ». Il était Directeur financier chez Dudu, filiale de Merlin Jouets spécialisée dans les peluches. Tous trois sont encore aujourd'hui internés à Sainte Anne où Anatole Bullot va les rejoindre. Quand aux enquêtes ouvertes par la Brigade Criminelle aux sujets des trois premières victimes, elles sont aujourd'hui au point mort.

En cours de journée, le débat a rebondit après que l'opposition et de nombreux syndicats se soient plaints de l'attitude de Merlin Jouet. Gérard Filoche, délégué FO Merlin Jouets: « L'entreprise joue à la roulette russe avec ses employés, elle ne peut s'étonner de tels résultats! Elle leur met une pression telle que les plus faibles finissent par craquer. C'est inadmissible! » Dans un communiqué de presse, Merlin Jouet a souhaité un prompt rétablissement à leur salarié avant de nier toute implication dans le « regrettable incident » qui lui est arrivé.

Rappelons par ailleurs que l'enquête sur la mort de Monsieur Fiju Tatahohé, responsable d'un concurrent étranger de Merlin Jouet, est encore au cours. Monsieur Tatahohé a été retrouvé mort dans son hôtel il y a quatre jours, étouffé, une peluche de girafe coincée dans la gorge. La police hésite toujours sur les circonstances de la mort. Selon une source proche du dossier, l'homicide aurait été écarté, le suicide où l'accident sont les deux options encore envisagées.

Mais dans tous les cas, une seule chose est certaine, le monde du jouet traverse une passe difficile. Et là où les enfants rêvent, il se pourrait bien que les employés de ce bel univers cauchemardent, eux.

Charles-Henri Gonzague de la Courcelle
 
Le pachyderme clopeur
Écrit par yln - 27-10-2008
Le pachyderme clopeur.

L'histoire d'Anatole Bullot, première partie.

La pièce, petite et sans envergure est d'un classicisme fade et austère. Deux hommes y sont installés autour d'une table. L'un, a un physique de catcheur et fume cigarette sur cigarette. Il s'est présenté à Monsieur Bullot sous le nom d'Ernestin Sotilé et s'est dit membre de la direction de son entreprise. Bullot, quand à lui, est un homme petit et maigrichon portant une moustache démesurément fournie. Quand il ne parle pas, en réponse aux questions de son visiteur, car ils sont chez Anatole, il tousse bruyamment. Monsieur Bullot est en effet non-fumeur et sa gorge vit un martyr aux milieux des volutes de fumées du pachyderme assis face à lui. En plus de cela, Sotilé semble prendre un malin plaisir à faire tomber ses cendres partout excepté dans le cendrier posé devant lui. En fait, celui-ci ne s'en rend nullement compte, il se désintéresse avec la meilleure bonne foi des lieux où peuvent arriver ses cendres, il n'en tient donc absolument pas compte. De temps à autres, quand le moustachu s'arrête de parler, Ernestin entrouvre ses lourdes paupières et pose une question. Anatole Bullot se lance alors dans un long exposé d'une voix de crécelle que le pachyderme massif trouverait fort déplaisante si son esprit n'était pas ailleurs. Car s'il regarde bien Anatole, ce n'est pas vers lui que vont ses pensées mais vers une cabane au fond d'un bois. Et sa seule obsession actuelle est de retrouver l'époque de la cabane. Bullot s'en rend en partie compte et s'excite alors sur sa chaise. Mais malgré son apparent dédain aux réponses que lui fournit son hôte, chaque information se grave pourtant dans le cerveau d'Ernestin. C'est l'une des raisons pour lesquelles il est si doué dans son travail, il a le corps d'un pachyderme et la mémoire qui va avec.

Le maigrichon hausse la voix et atteint des degrés aigus que le lourd pachyderme, dérangé dans sa rêverie, n'aurait pas cru humainement possible. D'un geste lent et fatigué, il fait signe à l'hystérique de se taire pour l'écouter. Puis, d'une voix rauque et pâteuse, chargée de cigarettes et de manque de sommeil, il demande à Bullot « d'arrêter de piailler ». Et alors qu'Anatole rougit jusqu'à la racine des cheveux, les lourdes paupières d'Ernestin se referment déjà en partie. Mais avant de repartir dans l'une des interminables rêveries dont il a le secret, il se dit que le moustachu a décidément une attitude de femelle pré-pubère. Ernestin pose une nouvelle question et Bullot se remet à parler, mais un ton en dessous, ce qui fait tant de bien à notre fumeur qu'il en pousse un long soupir de plaisir en envoyant des cendres partout. Le Bullot lui lance un regard noir, mais Ernestin ne s'en soucie guère, peu de choses l'ennuie, encore faut il qu'il les remarque. Enfin, le gringalet moustachu s'arrête définitivement de parler.

Le pachyderme se retient de pouffer de rire en voyant Bullot prendre l'expression d'un hibou presbyte. Le Bullot, lui, reprenant sa voix de crécelle, demande si l'autre n'a plus de questions, Ernestin indique que non avant de se lever lourdement. Ses articulations sont raides et les premiers pas difficiles. Il tend une main molle au moustachu qui la serre vivement et trop longtemps au goût du pachyderme. S'allumant une dernière cigarette, il passe la porte d'entrée d'Anatole et rejoint d'un pas lourd l'ascenseur. Le gringalet, toujours aussi étonné, se demande bien pourquoi le grand manitou de son entreprise lui a envoyé ce gus pour régler quelques problèmes mineurs. Il n'avait encore jamais vu un tel hurluberlu.

Dans une heure, « Sotilé » sera de retour dans son bureau où il tapera un long rapport. Foutue paperasse, se dit-il, foutus scribouillards. Il y passera une partie de sa nuit, avant d'aller vider quelques verres de whisky accompagnés de cigarettes.
 
Paré à virer
Écrit par yln - 01-09-2008
La pratique de la voile requiert de la part de l’équipage la maîtrise d’un certain nombre d’actions. Petit tour d’horizon non-exhaustif des manœuvres sur un voilier.

I. Le virement de bord : Manœuvre qui consiste à faire virer le bateau de manière à changer d'amure (côté du bateau qui reçoit le vent).
Wikipedia


Le Golfe du Morbihan, Bretagne, est un endroit charmant, mais stressant pour le marin. L’espace y est restreint par rapport à l’océan ; encombré qu’il est de parcs à huîtres, de zones de mouillages et d’îles. Sans compter le nombre de bateaux présents dès lors que le temps est au beau. Car le Golfe du Morbihan rappelle au parisien que je suis le périphérique. Sauf que cette fois, le bitume laisse sa place à l’eau, les voitures aux bateaux et la ville à la nature. La conjugaison de tous ces phénomènes a pour conséquence, pour un voileux, de rendre les virements de bords régulier.

Nous avons quitté notre bouée il y a de cela dix minutes. Nous sommes accompagnés d’un beau soleil et d’un vent qui nous pousse joliment. Alors que le barreur s’occupe de la bonne marche du voilier, moi, je profite du paysage. Je jette un rapide coup d’œil à ce qui se présente plus loin. Tout m’indique que le temps du « repos » relatif qui est le mien est sur le point de s’achever. Je souris et attends les mots, qui, je le sais, ne tarderons pas. Trente secondes se sont écoulés quand le barreur me regarde et dit :
« Paré à virer ? »
J’opine de la tête et me lève. C’est à moi maintenant. L’habitude, les milliers de virement de bords déjà effectué en font un acte aussi banal que faire ses lacets. Je passe l’écoute de génois* autour du winch et me cale bien. C’est bon, je suis prêt, je préviens le barreur. Quelques secondes d’attente et ça y est, le mouvement est lancé. Il lofe à fond, lâche l’écoute de génois de son côté. La voile se met alors à fasseyer. Mais pas pour longtemps car déjà je la reprends à fond. Je bloque l’écoute, me saisit de la manivelle que j’enclenche dans le winch. Je me mets à mouliner à toute vitesse les yeux rivés sur la voile. Quand enfin elle est bien bordée, je ressors la manivelle et la remet à sa place. Le barreur, lui, a rétabli la barre en abattant quelque peu. Nous voilà maintenant sous notre nouvelle amure avec un nouveau cap à suivre.

C’était le premier virement de bord, le premier d’une très longue série. Combien ? Je ne saurais le dire exactement, peut-être vingt, plutôt trente, en à peine deux heures. Il y aura eu les autres bateaux à éviter quand on n’est pas prioritaire, les parcs à huîtres, les zones de mouillage, les Iles et les bouées. De quoi s’amuser en somme.
Quand on sort enfin du Golfe, je sais que maintenant les virements de bords se feront plus rares. Je vais bientôt prendre la barre, et normalement, si tout va bien, nous serons à Belle-Ile dans trois, quatre heures. Le temps d’avaler la bonne quinzaine de miles qui nous en sépare encore.



* Génois : Principale voile d’avant
 
Coptic stuff @Cairo
Écrit par NoMorgan - 29-07-2008

Coptic stuff @Cairo

 
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