| Ecrit par Milady Renoir, 03-11-2007 00:05 |
Zarathoustra Variations, Cie Ariadone & Carlotta Ikeda de Ko Murobushi et Carlotta Ikeda @ Theatre140 de BXL du 6 au 9 décembre 06 D'abord, il faut regarder, ressentir, respirer : Vidéo extraite du spectacle. Il y a deux ans, accompagnée du groupe bordelais SPINA qui électrise les tympans, un sacré coup dans le ventre à chaque montée hallucinatoire, Carlotta Ikeda m'avait déjà euphorisée, déculpabilisée du monde. J'avais été choquée comme lors d'un accouchement, d'un choc thermique, d'une arrivée dans un pays nouveau... Lien. Samedi soir, nous étions quelques élus embourbés, surélevés au centre d'un soleil levant de cuivre. Les Variations de Zarathoustra façon buto-. La reine Carlotta Ikeda a des choses à nous dire du haut de ses soixante ans, rien qu'en bougeant imperceptiblement, sa liberté fébrile de mouvement est une leçon, pour qui assimile le mouvement comme un acte de création. Le décor se plante dans nos corps. Des sabliers géants règlent un temps universel. Des femmes-forêts, des femmes-chevelures courent sur des dunes de volutes blanches. Des harpies, des chimères, des nymphes, elles sont violentes et se violentent. Il faut perdre pied pour croquer dans ces corps fantomatiques. L'attirance de cette danse des ténèbres nous happe, l'hypnotisme est géant dans la plus petite allusion jusqu'à la grandiloquente évidence. La bestialité des danseuses nous fait fuir et nous attise en même temps. L'éther de leurs vies surplombe la scène. La sensualité primaire, comme dans une guerre de feux, crée un contact de braises avec les voyeurs assis. La métaphore des corps-objets, des âmes-sujettes est puissante. Chacun trouve une image qu'il agrandit, superpose avec son histoire. Nous, hères d'un univers meurtri, survivants des mythes d'antan, nous sommes les rejets d'une histoire qui nous dépasse. Victimes et bourreaux d'un idéal invisible, nous nous réjouissons parfois d'une présence divine, totémique tout en nous mangeant les uns les autres. Les danseuses sont des meurtrières, des précieuses ridicules et assassines, symboles de nos angoisses, de nos allégories déchues. Grâce au buto-, le Japon reste un mythe pour ceux qui l'ont détruit mais devient une périlleuse réalité pour ceux qui y survivent. " L'œuvre de Nietzsche - Zarathoustra - est un point ou un corps suspendu entre l'Orient et l'Occident... Nous sommes Zarathoustra. Je dis plus précisément : nous sommes le contraire de l'œuvre de Zarathoustra, un Zarathoustra pervers : alors que Nietzsche pense ce point de l'Occident vers l'Orient, nous, nous le jetons depuis l'Orient." (1) Les tableaux, vivants ou morts se sont enchaînés devant nos yeux ébahis, clos et grand ouverts ... Tableau 1 : LE PALAIS DE REVE : Un léger voile...Limite sensible entre la vie et la mort, au fond se profile un plan incliné...Dionysos, pont dangereux du corps. Le léger voile, le plan incliné. Cloué là, le corps nu d'une femme. Ariane... Tableau 2 : LES FERS DE PARAPLUIE : Les cloches du temps s'agitent, se dérèglent. Soudain dans ce chaos, à travers la déchirure apparaît la réjouissance de la terreur et du comique. Tableau 3 : LA FORET DE LA FORGE : Dans la forêt des mythologies et des contes, il y avait des assemblées de magiciens qui pouvaient manier en toute liberté le feu. Souvent estropiés, ils avaient accès au monde des morts et au monde des démons. Par alchimie qui transforme en les fondant, les métaux, la forêt de Zarathoustra est transposée dans la forêt japonaise. Tableau 4 : LA SERVANTE RITUELLE/LA BETE : Vois !...La force magique qui descendit dans la forêt japonaise... Quelle est cette puissance qui appelle, éveille Dionysos, si ce n'est la force de la prêtresse séquestrée ? Tableau 5 : LA SAISON DES SORCIERES : D'abord, quelques innocences sont là. Elles dansent, possédées par Dionysos puis rient à gorge déployée... Tableau 6 : SILS MARIA : Ariane, abandonnée par Thésée, se lance dans le vide. Se jetant à l'eau, elle rencontre Dionysos. En risquant la mort, voici l'autre amour ! La légende japonaise de la reine OTOTACHIBANA est identique. Tableau 7 : LOTUS-SERPENT : Les danseuses prennent la forme du serpent, symbole du cercle et du lotus, symbole du devenir Mort/Résurrection. Tableau 8 : SPHINX FINAL : La danse se poursuit, toujours en cours. Nous sommes la douleur qui revient. Le sel tombe de la mer renversée. Le sel blanc, assèchement de l'âme et de la puissance qui métamorphose. « (2) Au début des années 80, Carlotta IKEDA et Ko MUROBUSHI, fondateurs de la compagnie ARIADONE, ont fait connaître leur lecture du Buto en Europe avec le spectacle "ZARATHOUSTRA". Cette oeuvre a marqué les esprits par l'énergie et la violence qu'elle dégageait. La danse contemporaine occidentale découvrait là un autre langage chorégraphique. Une question se pose : le Buto est-il un mouvement artistique fixé dans une époque ou un état d'esprit, un souffle, une énergie qu'il est possible de transmettre au-delà de la génération qui l'a fait naître ? Re-créer ZARATHOUSTRA, aujourd'hui, vingt après, c'est prendre le risque de répondre. La piste de travail initiale consiste a s'inspirer de la mémoire du spectacle (laissée dans les corps, dans les esprits, dans les bandes musicales, dans les images fixées sur vidéo ou sur photo) et de réécrire une oeuvre avec de nouvelles danseuses, avec la matière offerte par les identités de chacune. L'intérêt et l'essence de cette réécriture ne sont pas dans ce simple effort de mémoire mais dans leur capacité à nourrir l'énergie du présent. Il s'agira de transmettre cette danse in extenso, de retrouver l'engagement des corps et de vérifier l'actualité du propos. Sans s'abandonner à la nostalgie, il s'agira aussi d'en explorer les ambiguïtés. À l'égard du buto-, Carlotta Ikeda se place dans une position particulière. Sur le plan historique, elle s'inscrit incontestablement dans cette tradition : elle rejoint le groupe « Dairakuda-kan » en 1974, puis fonde la compagnie Ariadone avec Kô Murobushi. La spécificité d'Ariadone est d'être exclusivement composée d'interprètes féminines : Ikeda explique ce choix, par la perte de liberté que génère, selon elle, le rapport scénique au corps masculin.» « (3)Le buto- (??) est une forme de danse contemporaine japonaise, née après la catastrophe d' Hiroshima. Buto- vient du mot bu qui signifie danser, et to- qui signifie taper au sol. Souvent très lente, cette « danse des ténèbres » a été créée d'abord en réaction à l'occidentalisation du Japon, inspirée entre autre par l'expressionnisme allemand, l'Après-midi d'un faune interprété par Nijinsky, par la littérature des « maudits d'Occident », Artaud, Lautréamont, Bataille, Genet, etc., également d'une réaction à une tradition sclérosante des arts vivants japonais mais dans la lignée du nô (lenteur, envoûtement, minimalisme, poésie, même extrême...). La bombe d'Hiroshima fut un coup de butoir pour se remémorer la douleur ou pour tenter de répondre à la question : « comment peut-on encore danser après l'horreur d'Hiroshima ? » En général cette danse est faite par des hommes et des femmes quasi nus et souvent peints de blanc (le blanc et le crâne rasé furent amené par la troupe des Dairakudakan). La « naissance » du buto- date d'un spectacle de Tatsumi Hijikata en 1959, intitulé Kinjiki et qui fit grand scandale, il fut même assimilé au japon à un spectacle pornographique. Hijikata s'associa ensuite à Kazuo O-no, et la première femme danseuse de buto- fut Tomiko Takai au cours des années 1960. La rencontre par les danseurs japonais de l'Expressionnisme allemand fut en effet un choc, mais ce fut surtout par rapport aux contraintes de leur propre culture et de leurs moyens d'expression. La possibilité par eux entrevue de laisser libre cours à un mode d'expression totalement affranchi des conventions et des symboliques extrêmement élaborées de leur pays laissa un champ immense à parcourir. L'histoire d'Hiroshima n'est que contingente à cette dynamique. Le fait est qu'en 1945 beaucoup d'artistes japonais se posèrent la question ce que signifie toute représentation esthétique dans la culture japonaise maintenant (après la capitulation sans condition et après Hiroshima et Nagasaki). L'exploration des continents inédits entrevus par l'émergence de la danse contemporaine en Allemagne, disons entre le cabaret et Mary Wigman, les amena progressivement à parcourir le champ libre du corps comme matérialité. Ce qui suscita rejet, voire dégoût, dans la culture nippone de l'époque. Par contre en Europe, l'aspect auto référent ou parodique de la scène occidentale passa complètement inaperçu et suscita une véritable fascination pour cette danse de l'extrême et de l'exacerbation totale. Maintenant trois générations de buto- se sont succédées... Seule Tomiko Takai continue la voie des premiers explorateurs avec une grâce et un talent particulièrement exceptionnels. La seconde génération, ceux qui sont nés entre 1943 et 1947, compte nombre de danseurs prestigieux parmi lesquels Carlotta Ikeda (Cie Ariadone), Masaki Iwana, Amagatsu et Toru Iwashita (du groupe Sankai Juku). La troisième (les années 1950) : Atsuschi Takenutchi, Maki Watanabe...et des danseurs émergents qui sont bien plus jeunes. A l'heure actuelle, on peut considérer que la question du buto- ne se pose plus contre la tradition. Il existe seulement une danse contemporaine japonaise d'inspiration buto-. Quant à la problématique des danseurs occidentaux qui revendiquent l'appartenance buto-" c'est une question d'« auto-certification ». Jusqu'où en effet est-il possible de partager et de vivre une autre culture ? La question s'est déjà posée par rapport au zen... » Un orgasme frétille encore, une pulsion exponentielle ravivant mon antre, de l'âme au vagin, du sein au coeur. Les sons des corps blancs, les rythmes des âmes noirs, les mythes au milieu, je suis entrée dans une contrée nucléaire, avec une volonté de feu. Des mercis en grains de sable pour le 140, Carlotta Ikeda, Spina et les danseuses chimériques. *Site de la Compagnie Ariadone : www.ariadone.fr *Article sur Carlotta Ikeda : Ici. *SU-EN: "SU-EN Butoh Company.net" : www.suenbutohcompany.net *Itto Morita & Mika Takeuchi: "Butoh/Itto" : Ici. *Kazuo Ohno:"Kazuo Ohno Dance Studio" : www.kazuoohnodancestudio.com *Yoshito Ohno: Biography : Ici. *Hiroko and Koichi Tamano: "Harupin-Ha" : www.harupin-ha.org (1) Citation de Ko Morobushi (2) Extrait d'une interview de Carlotta Ikeda (3) Lien.
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