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La valeur des mots
Ecrit par yln, 07-07-2008 10:24


La valeur des mots
Ils sont toujours à la recherche de la bonne phrase, du bon terme, jouant avec les mots qui sont leur quotidien. Voici leur histoire.

Damien Bradshaw


- Journaliste -

J'ai quarante-quatre ans et j'exerce mon métier depuis près de vingt ans. J'ai fait mes armes au service étranger du New-York Times, avant de me réorienter quelques années après pour devenir grand reporter. Depuis, j'ai travaillé pour MSNBC, le New-York Times de nouveau, Time Magazine, CNN et le Washington Post où je suis encore en poste aujourd'hui. Comme vous pouvez le voir, j'ai connu deux quotidiens, deux télévisions d'information continue et un hebdomadaire. Et ce par choix car j'ai eu la chance, je l'ai toujours, de choisir pour qui je souhaite travailler, de changer de patron quand j'en ai envie. J'ai pu connaître de nombreuses rédactions et propriétaires, avec leurs bons et mauvais côtés. J'ai pu fréquenter beaucoup de confrères, découvrir des hommes et des femmes passionnés et intéressants. J'ai expérimenté, connu différentes formes de médias et je ne le regrette pas.

Selon les médias et les formats pour lesquels vous travaillez, les mots changent. Etant grand reporter, je ne m'inscris cependant pas dans le schéma classique d'un papier par événement. Quand je travaille pour un quotidien, on prévoit une série de papiers couvrant mon reportage. Ce qui m'amène a devoir adapter mon écriture. Je dois en effet faire en sorte que le lecteur ne soit pas perdu entre chaque « épisode » et qu'un lecteur prenant le reportage en cours puissent le comprendre. Bien sûr, par un bandeau au-dessus du papier on peut brièvement rappeler le sujet, mais quand même, il convient de toujours avoir en tête les contraintes d'une publication en plusieurs fois.
Avec un hebdomadaire, la situation est différente. Votre papier est publié en une fois et doit être d'une taille oscillant entre quatre et huit pages selon la demande. Ce à quoi il faut ajouter les photos, quatre au minimum dont une d'ouverture. Votre écriture doit donner envie au lecteur de tourner la page, il faut le tenir éveillé sur la longueur. Une contrainte, qui si elle existe aussi chez les quotidiens, est ici poussé plus loin pour la simple raison que les articles sont plus longs.
La télévision est un peu l'intrus par ici, car les mots y perdent de leur importance, de leur poids. L'image devient le chaînon conducteur, les mots n'étant plus là que pour l'accompagner, la porter. Il faut accepter la perte de contrôle, l'importance du caméraman, puis de la post-production, de la bande-son. J'ai toujours mal vécu le visionnage d'un reportage que j'avais fait, non pas par manque de qualité mais car j'avais l'impression qu'il ne m'appartenait plus, qu'on l'avait transformé, ce qui en un sens est vrai.

J'ai un rapport étrange aux mots que je vais tenter de vous expliquer. Dans mon travail, j'ai toujours choisi des sujets lourds : La guerre de Somalie, le cartel de Medellin, les enfants-soldats au Libéria, les cartels mexicains, les bidonvilles brésiliens... Et je pourrais continuer encore longtemps. Ce que je veux dire, c'est que pour mon métier, j'ai décrit dans mes articles des situations où l'horreur n'était jamais loin. J'ai parlé de massacres et de viols commis par des enfants, j'en ai vu d'autres d'une maigreur à vous donner envie de vomir, j'ai vu des vies prises pour un paquet de cigarettes... J'ai plongé ma plume dans le sang et cela n'est pas sans conséquence.

J'éprouve le plus grand mal à écrire, à utiliser les mots en dehors de mon travail. Ils y ont un tel poids, une telle histoire que je suis devenu incapable de les utiliser pour parler de sujets plus communs. Ecrire une carte de voeux, d'anniversaire, une lettre à mes parents m'est devenu impossible. Après avoir décrit l'horreur, je ne peux pas parler de mon fils faisant des trous partout dans le jardin. J'adore le voir creuser dans la pelouse, croyez-moi. Mais comment ne pas trouver ses mots futiles, empreint d'une innocence déplacée après avoir décrit les ravages du crack. Certains y arrivent parfaitement, pas moi. Mes mots seront à jamais marqué des spectacles qu'ils ont évoqués pour mon travail. Et les utiliser pour raconter la vie de tous les jours m'est insupportable, me rend malade.

Je ne fais pas de cauchemar la nuit, je n'ai pas fait de dépression. Je continue d'assister à des scènes difficilement descriptibles sans leur faire perdre de leur force quand je les écrits. Certains de mes confrères noient ce que leurs yeux ont vu dans l'alcool, les médicaments ou la dépression, chez moi, seuls les mots sont marqués d'une trace indélébile. C'est peu cher payer me direz-vous, c'est vrai je le reconnais. Dans ma malchance je suis chanceux. Un effet secondaire aussi bénin est une chance que je saisis et pour laquelle je remercie Dieu chaque jour. J'aime mon métier et je compte bien continuer à l'exercer encore longtemps. Mais, mes mots resteront à jamais marqués par mon travail, c'est ainsi.



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