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La valeur des mots
Ecrit par yln, 04-04-2008 09:14

La valeur des mots
Ils sont toujours à la recherche de la bonne phrase, du bon terme, jouant avec les mots qui sont leur quotidien. Voici leur histoire.

I. - Samuel N. Lowe : directeur de campagne adjoint, directeur de la communication et conseiller spécial en charge des discours du gouverneur Hartlett, candidat à l'investiture démocrate pour la présidentielle. -

Je me couche, ou plutôt je m'écroule sur mon lit à trois heures du matin avant de m'endormir comme une masse. Le téléphone sonne, je décroche, me passe la main dans les cheveux comme si ce geste allait conjurer ma fatigue. Je jette un coup d'œil rapide à l'heure, il est trois heures trente. Une fois raccroché je vais dans la salle de bain me passer de l'eau sur le visage. Je suis cerné et j'ai une tête de zombie. Je mets une chemise, prends mon Mac et sors de ma chambre. La nuit sera longue, mais cela ne me surprends plus.

J'ai suivi un parcours sommes toute classique, même si dans mon domaine, il n'y a pas vraiment de voie unique. J'ai effectué mes études à Cambridge au sein du département SIPA (School of International and Public Affairs) où j'ai obtenu un diplôme en sciences politiques. Parallèlement à mes études je servais de nègre pour un certain nombre de discours de responsables politiques locaux. A ma sortie de Cambridge, je suis embauché par le Secrétaire d'Etat aux transports en tant que directeur adjoint de la communication. J'y reste trois ans, jusqu'au départ de la Maison Blanche de Bill Clinton. Je pars ensuite travailler pour le maire de Boston, ma ville natale, en tant que directeur de cabinet adjoint et conseiller spécial en charge de la communication. Après la réélection de G.W. Bush, j'accepte un poste auprès de gouverneur Hartlett, considéré à l'époque comme l'un des favoris de 2008 et que j'apprécie beaucoup, politiquement et humainement. Je suis d'abord nommé directeur de la communication du gouverneur, puis, avec le lancement des primaires je deviens également directeur de campagne adjoint.

J'arrive au Q.G. de campagne, en l'occurrence une chambre d'hôtel, celle du gouverneur. Il a l'air en grande forme, pas moi, avec une heure de plus de sommeil, peut être aurais je pu avoir l'air un peu plus fréquentable, mais je ne l'ai pas eu. Je m'assois à côté de lui et nous sommes rejoints par le directeur de campagne. Le gouverneur m'informe qu'il souhaite changer l'orientation du discours du lendemain. Je soupire discrètement et je l'écoute docilement m'expliquer les raisons de ce changement et les thèmes qu'il souhaite désormais aborder. La discussion dure près de dix minutes, il est important que je nous nous comprenions parfaitement, sans quoi je risque de devoir retravailler à la hache de nouveau le discours. Une fois que nous sommes en accord je me prépare à commencer, j'ai treize heures devant moi. Le délai peut sembler court, il ne l'est pas tant que cela, il n'est pas rare que des discours qualifiés de brillants soit achevés pendant le trajet en voiture, quinze minutes avant l'échéance.

Dans la pièce qui était jusque là relativement calme on s'agite désormais dans tous les sens. On envoie quelqu'un préparé du café, on appelle mon adjoint qui va travailler sur le discours avec moi, quelqu'un ramène des copies du discours initial, les ordinateurs sont allumés. Pendant que les assistants font tout cela je m'installe sur le balcon. Je fume une cigarette, je mets mes idées en place, et le froid revigorant achève de me réveiller. Quand j'écrase le mégot je suis prêt à écrire, à ré-écrire les huit pages du discours. Le dircom adj.* arrive alors que je retourne à l'intérieur. Nous discutons plusieurs minutes, je veille à ce qu'il comprenne bien à son tour ce qu'il faut faire, puis je répartis les tâches. Bientôt, dans la pièce ne résonne plus que le bruit régulier, et qui pourrait faire penser à celui d'une mitraillette, des touches de clavier de nos ordinateurs que nous martyrisons. De temps à autre, on relève la tête, on demande quelque chose, on se replonge dans l'écriture. Cela durera jusqu'à sept-huit heures du matin, nous aurons alors un premier jet. Normalement, si tout va bien, nous aurons la version définitive une fois atteint le troisième jet, il ne restera alors plus qu'à effectuer les changements mineurs.

On nous prend souvent pour des fous dans ma branche, c'est probablement vrai. Mais pensez un instant à ce que signifie mon travail. Je suis l'homme chargé de faire passer le message, je suis l'homme qui écrit ce que mon patron lira devant des dizaines de journalistes. Ce message, dont certaine partie tourneront en boucle sur les grandes chaînes de télé, ce message qui sera décortiqué par l'ensemble de la presse politique. Ce que j'écris, ce sont trois cent millions d'américains qui y ont accès. Si je fais de mauvais choix, il peut en ressortir des polémiques nuisibles à mon patron, des évènements dont nous nous passerions bien.

Alors j'en fais peut-être beaucoup, mais sûrement pas trop. Je suis dans une recherche constante de perfection, je peux passer des heures sur des détails, sur une virgule, sur l'intonation, et bien sûr le sens. Mais en définitive, seul deux choses comptent. La première, c'est que le texte soit conforme aux attentes de mon patron, que son message soit parfaitement restitué. La seconde, c'est la réaction du public. Il doit, vous devez, aimer, pas simplement applaudir en étant content, je laisse cela à mes confrères moins doués. Non, vous devez vous lever, vous devez vous sentir poussez pour une force sans pareille, vous devez ressentir l'espoir, la possibilité future, l'envie de vous battre, de croire. Et c'est seulement là que j'estime avoir rempli mon rôle, que je pense mériter mon poste.

Vous n'entendrez pas beaucoup parler de moi, je suis un homme de l'ombre. Mais mon patron, le candidat à l'élection présidentielle, vous en entendrez encore beaucoup parler. Et je peux vous promettre que je serais celui qui écrira le discours du 43ème Président des Etats-Unis d'Amérique, car il se nommera Leo Hartlett.


* : directeur de la communication adjoint



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