La valeur des mots Ils sont toujours à la recherche de la bonne phrase, du bon terme, jouant avec les mots qui sont leur quotidien. Voici leur histoire.
Alan Lyman
- Avocat. -
Enfant je me sentais l'âme d'un poète, j'aurais aimé être Yeats, Baudelaire, Parker ou Auden. Les mots étaient pour moi des bonbons au goût généreux et acidulé avec lesquels j'aimais jouer, créé, inventé. Mais en grandissant j'ai perdu une partie de mes rêves et de mes espoirs, et parmi eux, mes désirs poétiques enfantins. J'ai longtemps nourri des regrets à ce sujet, j'ai même culpabilisé d'avoir laissé le temps avoir raison de mes souhaits, de mes envies, de mon idéal. Mais aujourd'hui, quand je regarde derrière moi je n'éprouve plus d'amertume. Car ce n'était en réalité qu'une étape, une étape qui allait avoir des répercussions bénéfiques sur le reste de ma vie, mais cela j'ai mis du temps à le réaliser.
A dix-huit ans j'entrais à la prestigieuse université de Yale pour faire des études de droit. Mes premières années d'études me donnèrent l'impression de perdre définitivement la magie des mots. Chaque jour n'était que mémorisation d'ouvrages de droit, des différents codes, des jurisprudences. J'étais plus que jamais au contact des mots, mais ceux-là étaient indigestes, lourds, sans styles, sans beauté. Alors que j'en étais presque à me lamenter sur la voie que j'avais emprunté le déclic eu enfin lieu. Nous commencions à organiser des faux procès, chaque élève jouant un rôle, du juge au juré en passant par le témoin, le procureur et l'avocat de la défense. Et c'est à ce moment que les mots sont revenus, ont retrouvés leur fantaisie, leur attrait. J'ai redécouvert avec un plaisir indescriptible le bonheur des petits et des grands mots. Je me suis senti un autre homme enfin libéré des chaînes qui depuis trop longtemps m'oppressaient, me brisaient. Je suis sorti troisième de ma promotion et ai été engagé au célèbre cabinet bostonien Crane, Shore & Stark. Cela fait maintenant quinze ans que j'y travaille et je touche près de 600.000 dollars par an. Je suis l'un de leurs meilleurs éléments, chose dont je suis particulièrement fier.
J'aime le temps de la préparation des procès. Ses instants où je réfléchis à la manière dont je vais aborder les choses, à la réalité que je vais présenter au jury. Je suis assez maniaque pendant cette étape, mais cela me permet également d'être parfaitement préparé, prêt à toutes les éventualités. Mais dans ce temps figure deux moments plus particulier pour moi, ce sont les deux plaidoyers, celui d'ouverture et celui de clôture. J'éprouve une réelle jubilation à voir mon stylo plume glisser sur la page blanche, à voir les mots sortir les uns après les autres. Je me vois dans la salle d'audience, je vois les visages des jurés, j'entends le son de ma voix, vois les gestes que je ferais. J'aime passer un témoin sur le gril pendant d'interminables heures. J'aime faire naître le doute, faire pénétrer dans l'esprit des jurés que la partie adverse ne dit pas tout, qu'elle a tort. Mais par-dessus tout, j'aime les premiers et les derniers instants du procès, quand seul devant le jury je leur explique ce que j'attends d'eux. Quand je débute, quand je finis de tisser ma toile. Quand je mets en place dans leurs esprits les premières pièces du puzzle, quand enfin je leur fais voir le puzzle dans sa totalité. Quand à l'issue du procès je sais avoir distillé minutieusement les éléments qui me mèneront à la victoire.
Les mots de l'avocat et ceux de l'enfant n'ont en définitive que peu de choses en commun. Ils ont perdu leur bonhommie, leur naïveté et leur douceur pour devenir les instruments équivoques de ma réussite. Les mots sont devenus des lames acérés, prêtent à manipuler, ciseler la vérité, annihiler l'adversaire, laminer les témoins. Et j'y vois leur qualité première, cette possibilité qu'avec du talent, les mots deviennent ce que vous souhaitez qu'ils soient. Peu importe que vous soyez avocat, scénariste ou chroniqueur, en définitive il ne reste que les mots bien tournés, seuls devant l'éternité. Je ne recule devant rien pour gagner, quitte à franchir la ligne rouge de temps à autre. Mais je ne me suis jamais brûlé les ailes et c'est pour moi la seule chose qui importe avec le fait de gagner. Les mots sont devenus mon meilleur allié. Ils me permettent d'être ce que je suis aujourd'hui, un avocat redouté et renommé, un homme heureux et satisfait de sa vie. Un amoureux des mots en accords avec eux.