La Guerre de Troie. Encore une fois. Oui mais voilà, quelle fois! Dan Simmons joue avec les mythes de l'Iliade et déploie tout son talent pour redimensionner la Mythologie et l'accorder avec les arcanes de la SF. La Guerre de Troie a bien eu lieu... mais sur Mars. On croule sous les références, les clins d'oeil, les uchronies, la culture protéiforme. La Guerre de Troie se déroule dans un futur incertain où se mêlent humanoides, hommes et dieux. Homère ouvrait son récit par les vers suivants:
"Chante, ô déesse, le courroux du Péléide Achille, Courroux fatal qui causa mille maux aux Achéens Et fit descendre chez Hadès tant d'âmes valeureuses De héros, dont les corps servirent de pâture aux chiens Et aux oiseaux sans nombre : ainsi Zeus l'avait-il voulu."
Simmons joue avec les mots et les lexiques et parvient à retranscrire le même souffle de l'oralité. Il multiplie les challenges, créant de nouvelles races, singeant Shakespeare et tissant des intrigues dignes des grandes tragédies historico-mythologiques. Simmons s'étale, invente, surjoue, développe, détaille, alambique.
C'est de la SF de haut vol parce que l'humain est au coeur du système, qu'il est trituré, brisé, mis en porte-à-faux avec sa destinée (Guy Marchand Rules). Le temps s'écoule et s'accèlere. Et surtout, le divin, l'incontrôlé et l'incontrôlable entité, s'en mêle. Comme chez Clarke, comme chez Wells. A tout cela, Simmons ajoute un humour un peu second degré et sarcastique, joue avec des codes et des figures littéraires. Les jeux de miroir s'organisent autour de l'Iliade, bien sûr, mais aussi autour d'Hyperion, précédent don de Simmons à la littérature SF.
Pour prolonger le plaisir, une suite a été publié en 2006. Elle se nomme Olympos. Hector et Achille, usés par la longueur du conflit, décident de s'allier et de couper les fils qui font d'eux des marionnettes manipulées par les dieux. Le siège sera déplacé sur le mont Olympos, forteresse des dieux.
Grant Morrison est un créateur fou. Ses histoires, ses personnages, les contextes dans lesquels il les place frisent la démence. Après The Filth ou Seven Soldiers of Victory, Panini commence la traduction d'un nouveau pamphlet : The Invisibles. Les Invisibles sont un groupuscule sous-terrain. Ils luttent contre une autre société secrète qui domine le monde et dont le but est d'éteindre la liberté de penser et le libre arbitre de la population. Ces immondes marionnettistes parquent les jeunes en difficulté, organisent des chasses à courre dont le gibier est remplacé par des chômeurs ou des SDF. Aidés dans leurs démarches sadiques par des Dieux mauvais, ils aseptisent le monde à grands coups de mesures punitives, prenant un malin plaisir, jouissant de leur pouvoir. Heureusement pour nos libertés, Les Invisibles sont des révélateurs de conscience. Leurs attributions, quasi psychédéliques, les font glisser dans le temps et l'espace. Ils poussent à une révolution, mettent des batons dans les roues des vilains dirigeants. Ils partent chercher Sade dans le passé ou Lord Byron, eux qui en leur temps poussaient à la réflexion, par l'Art, par la provocation. Emmenés par King Mob, leader charismatique et calqué sur les traits de Grant Morrison himself, Les Invisibles ont décidé de bousculer la pensée unique édictée en hauts lieux. Tout en finesse et en intelligence, ce comics distille un vent d'anarchie jouissif. On croise John Lennon, on visite Rennes-le-Chateau, on voyage dans la tête de Timothy Leary, on avance à côté d'un tableau de William Blake. Les références foisonnent. La richesse de ce chef d'oeuvre subversif est incontestable. Quand on referme ce premier volet, on a simplement envie de couper les chaines qui nous entravent, de monter sur le toit et de gueuler : YES! I WANT A REVOLUTION TOO, MR MORRISON.
Un peu de sexe ça vous dit? C'est le printemps, la sève monte, tout bourgeonne. Même Alan Moore est plein de vigueur. Et Melinda Gebbie, sa femme, aussi, qui illlustre brillamment les fantasmes de son époux! Delcourt vient de publier Filles perdues, un épais pavé (320 pages) plein de couleurs et d'organes affriolants. Cette intégrale est le fruit de 15 ans de travail et de pensées érotiques. Vous ne l'avez pas vu dans les rayons de vos librairies préférées? Normal, l'ouvrage, interdit aux mineurs, a donné lieu à un dépôt de plainte. Il faut donc faire la démarche de le demander aux vendeurs pour être servi. Mais pourquoi avoir attaqué cet ouvrage? Eh bien il se trouve que de (trop) jeunes nymphettes sont mises à contributions. Elles sont consentantes, certes, mais la levée de bouclier était inévitable, même s'il s'agit de pure fiction. Le principe de base de ce comics est de suivre, entre autres, les voyages sexuels initiatiques de la Wendy de Peter Pan, de Dorothy qui n'a pas fait que marcher sur des briques jaunes au pays d'Oz et d'Alice dont les merveilles s'avèrent plus turgescentes que prévu. Le style graphique est délibérément obsolète. Maniéré, souple comme des volutes Art Nouveau, le trait haut en couleur permet de prendre un recul nécessaire et confère un caché subtil à l'oeuvre. Sade ne choque plus aujourd'hui. Le temps a effacé le souffre et a arrondi les états d'âmes des biens-pensants. C'est fou comme les convictions s'étirent comme des peaux de chagrin avec le temps... Moore devait penser qu'avec un style désuet son propos serait accepté. Point du tout. Attaqué aux States, procès gagné. Peu de risque que Moore soit inquiété en France, m'est avis. Toujours est-il que l'auteur de V pour Vendetta et From Hell reste un agitateur de génie. Tout ce qu'il touche devient culte, de la tête à la queue. Merci mon Seigneur pour ce nouveau bijou, captivant et chaud en Diable.
Entre les deux tours de la présidentielle 2007, alors que le résultat final n’était pas encore acquis mais diablement prévisible, 30 auteurs de science-fiction français ont accepté de livrer leur vision de la France du futur. Poèmes, short stories, novellas nous parlent d’une France inquiétante, où les acquis sociaux volent en éclats, où les plus démunis n’auront bientôt plus le droit de parler, à peine celui de mourir, où les déficits d’abyssaux sont devenus sidéraux, où les forces de l’ordre et de la morale sont omniprésentes et où la justice sociale a bel et bien sombrée au fond de la cuvette avec la démocratie. Ces textes datent de mai 2007. Loin d’être dépassés, ils confirment jour après jour les craintes de leurs auteurs. Certains ne méritent plus l’étiquette science-fiction voire même plus celle de fiction. Il ne s’agit pas ici de céder à la peur ou au fatalisme mais plus d’ouvrir grand les yeux sur ce monde qui nous entoure et qui se transforme, d’un appel à la vigilance, un appel d’air pour éviter que notre démocratie ne commence à sentir le rance et le renfermé des cellules. 1984 n’est pas si loin. Une grande partie des forces vives de la SF et de la fantasy française s’expriment ici : Lucie Chenu, Thomas Day, Serge Lehman, Jean-Pierre Andrevon, Fabrice Colin, Roland Wagner et beaucoup d’autres. Je vous invite à aller faire un tour sur le site des éditions Les Trois Souhaits où une partie des auteurs expliquent les raisons qui les ont poussé à écrire pour cet Appel d’Air ainsi que leur vue sur la situation actuelle en liaison avec leurs écrits.
Je suis un fan invétéré de Moorcock mais je dois bien avouer qu’à côté du très bon, de l’excellent voire du culte, il a aussi produit quelques méfaits purement alimentaires. Je vous rassure tout de suite, les quatre nouvelles qui composent ce petit recueil appartiennent à la catégorie très bon (au minimum). Le premier texte, « Le cardinal dans la glace » nous entraîne dans des sentiers SF que Moorcock a finalement peu parcourus. Lors de l’exploration d’une nouvelle planète, une équipe scientifique découvre un cardinal catholique pris dans un bloc de glace. Cette découverte incongrue et surprenante va bouleverser en profondeur l’équipe de chercheurs. Dans « L’Os de Londres », c’est un gisement d’os qui est découvert sous Londres. Mais cet os est bien particulier, il dispose d’un éclat, d’une texture incomparable, en tout point supérieur à l’ivoire. Le monde entier se l’arrache jusqu’à connaître son origine … Dans « Un samedi soir tranquille à l’Amicale des Pêcheurs & Chasseurs Surréalistes », c’est Dieu en personne qui vient rendre visite aux illustres dandys pêcheurs de ptérodactyles à la ligne. Ceux-ci décident de préparer une liste de questions à poser au Créateur, genre qui va au Paradis. Les réponses vont en étonner plus d’un. Indéniablement, mon texte préféré dans ce recueil. Particulièrement truculent. La quatrième nouvelle est plus ancienne (1965) et nous démontre si besoin en était l’amour particulier de Moorcock pour les uchronies. L’enquêteur méta temporel Von Bismarck est appelé à Berlin pour enquêter sur une mort mystérieuse dans un jardin. Sur place, il se voit adjoindre un sous-officier pour l’aider. Son nom : Adolf Hitler.
S’il ne s’agit pas là de textes inédits de Moorcock en français, on ne peut que saluer l’initiative des Trois Souhaits et de Actu-SF. Ces quatre textes, dont certains n’ont pas été édités depuis le début des années 1990, ont le mérite de montrer l’étendue du talent protéiforme du maître anglais. Le prix modique des publications des Trois Souhaits fait de ce petit recueil une occasion idéale pour qui voudrait se plonger dans l’œuvre de Michael Moorcock. Au passage, je vous invite à aller jeter un œil sur le site de l’éditeur. Vous y trouverez entre une très intéressante interview de l’auteur. Signalons enfin que l’illustration de couverture est signée Gary Spencer Millidge, auteur de l’excellent comic Strangehaven.