| Ecrit par Shinji, 03-11-2007 02:38 |
James Ellroy Reconnu comme l'un des plus grands écrivains de polar, James Ellroy en énervent cependant beaucoup. C'est que son ego gonflé par le succès sonne comme une revanche emplie de fierté de s'en être sorti et d'avoir réussi, après un passé atypique qu'il a longtemps raconté, presque comme une carte de visite servant une légitimité toute trouvée dans son parcours d'écrivain : hanté par la mort de sa mère assassinée en 1958 quand il était l'enfant d'un couple divorcé, son errance à Los Angeles sera ponctuée d'infractions dans les maisons bourgeoises, de drogue et d'alcool, jusqu'à un revirement par la sobriété à 31 ans, pour changer de vie en se mettant à l'écriture début 1979. Aujourd'hui, alors que les droits de presque tous ses livres ont été retenus pour une adaptation en film (Le Dahlia Noir vient d'être adapté par Brian De Palma ; espérons qu'il soit aussi réussi que L.A. Confidential réalisé par Curtis Hanson en 1997), cette grande gueule - qui rétorque à ceux qui ne l'apprécient pas "The bottom line is this : if you don't like my books, you can kiss my ass." - utilise son écriture de plus en plus dense et complexe pour continuer à réécrire l'histoire "secrète" de l'Amérique à travers la fiction. Dans les romans d'Ellroy regroupés en sagas - "La Trilogie Lloyd Hopkins", "Le Quatuor de Los Angeles", "Underworld USA" (dont le 3ème et dernier tome est à venir) -, c'est Los Angeles la mégalopole qui a toujours été la véritable héroïne, le XXème siècle américain qui s'y déroule étant l'histoire de mauvais hommes blancs, de soldats de fortune, d'artistes brisés, d'extorqueurs... Et le fait d'écrire avec le langage de l'époque, ce qui implique des propos tant racistes qu'homophobes, a souvent valu à l'auteur d'être catalogué par nombre de critiques de réac et autres joyeusetés, alors qu'en réalité il est par exemple contre la peine de mort ("catharsis institutionnelle du sacrifice humain"). C'est qu'à travers la perversion de ses personnages, moralement complexes, il dresse le portrait au vitriol de la société ambiguë dans laquelle ceux-ci opèrent, aussi bien dans les institutions que dans la rue. Après un premier roman contemporain, Brown's Requiem (1981), où un détective plonge déjà dans les bas-fonds californiens, puis Clandestin (1982) qui sonne comme un prélude à ses romans historiques se déroulant dans le L.A des années 1950 (Dudley Smith, flic corrompu au rôle crucial, y fait d'ailleurs sa première apparition), Lune sanglante (1984) est le début des aventures de Lloyd Hopkins, flic des années 1980, qui poursuit un tueur en série sur 20 ans, avant d'affronter un psychiatre qui manipule ses clients pour commettre ses méfaits dans A cause de la Nuit (1985), puis de sanglants malfaiteurs dans La Colline aux Suicidés (1986), mais aussi des forces de police pas claires. Mais bien qu'il avait signé un contrat portant sur la rédaction de 5 romans avec Lloyd Hopkins, Ellroy négocie l'abandon de la série pour passer à autre chose. Ainsi, après Un Tueur sur la Route (1986), livre de commande à part dans son oeuvre mais qui reste l'hallucinant monologue intérieur d'un tueur en série qui parcourt les USA, il va se consacrer à son obsession première avec le premier roman du "Quatuor de Los Angeles", lequel se déroule de 1947 à 1959. En effet, l'une des énigmes les plus célèbres des annales du crime en Amérique sur lequel se base le roman le plus connu de l'auteur, Le Dahlia Noir (1987), fait clairement écho au meurtre de sa mère. Il lui consacrera finalement plus tard un livre autobiographique, Ma Part d'Ombre (1996), relatant son enquête infructueuse aux côtés d'un détective privé pendant 15 mois, puis analysera des dossiers criminels comme catharsis. Les trois autres romans du quatuor, Le grand nulle part (1988), L.A. Confidential (1990) et White Jazz (1991), auront quant à eux plus comme toile de fond la lutte sans pitié pour le pouvoir. Alors que la trilogie précédente tournait autour d'un seul personnage principal, la pierre angulaire est dorénavant le L.A.P.D., avec certains protagonistes récurrents et des (anti-)héros différents. Les flics ambigus et les tueurs psychopathes ont fait place à une Amérique construite sur la corruption, où les personnages et les sous-intrigues se multiplient, quitte à perdre le lecteur. Dick Contino's Blues (1994), recueil de nouvelles qui se déroulent à la même époque que le quatuor, est le dernier ouvrage d'Ellroy avant son virage comme "historical novelist". Assisté par des documentalistes, Ellroy extrapole à partir de la masse d'informations qui a été récoltée pour revoir à sa manière, en épopée, l'histoire américaine des années 1958 à 1973, amorcée avec American Tabloïd (1995) et American Death Trip (2001), au point de ne plus pouvoir distinguer réalité et fiction. Il continue ainsi à sa façon de revenir sur l’imaginaire américain, construit par Hollywood à travers la construction de mythes et de belles histoires de bons et de méchants. "Destination Morgue", recueil d'articles et de nouvelles faisant suite à "Crimes en série", vient de sortir en poche, ; "Petite mécanique de James Ellroy", un ouvrage collectif publié par L'Oeil d'Or, est régulièrement republié, et regroupe des entretiens et des articles.
Commentaires utilisateurs (0)
|
|
|